Dès l’écran titre, Shuten Order annonce la couleur. Pas de longue mise en place : cinq visages vous fixent, désignés comme suspects d’un meurtre que vous allez devoir résoudre. L’ambiance est immédiatement étrange, presque suffocante, avec ce décompte numérique qui clignote partout dans la ville : « 168 jours restants ». Restants avant quoi ? La fin du monde, tout simplement. Et comme si ça ne suffisait pas, le jeu lâche sa première bombe : « le Fondateur a été retrouvé assassiné et démembré ». Le détail qui tue ? Ce Fondateur, c’est vous.
On comprend vite que Shuten Order ne cherche pas à rassurer. On incarne Rei Shimobe, une sorte de prophétesse ramenée à la vie à moitié. Son corps a été morcelé, sa mémoire effacée, et on lui balance à la figure qu’elle n’a que quatre jours pour démasquer son propre assassin. Quatre jours pour obtenir des aveux, le condamner, et survivre à une soi-disant Épreuve divine. Le prologue est totalement barré, mais il fonctionne : on est happé par ce mélange de polar mystique et d’horreur religieuse.

Le décor est planté dans une micro-nation recluse, gouvernée par une secte apocalyptique persuadée que l’humanité doit disparaître. Les rues sont ornées de banderoles surréalistes où l’on peut lire « Happy New End », comme si la fin des temps était une fête populaire. Mais le rituel de Nouvel An bascule dans l’horreur quand votre cadavre est découvert en morceaux. À partir de là, l'ironie s'installe : vous êtes à la fois victime et enquêteur, un fantôme à la recherche de son propre meurtrier.
Le jeu vous balance dans les bras d’une galerie de personnages dérangés : ministres fanatiques, scientifiques, prêtres et même quelques créatures qui n’ont plus grand-chose d’humain. Tous ont leurs obsessions. Certains chapitres basculent dans le grotesque, d’autres dans le drame, mais il y a toujours une petite folie qui rôde dans leurs dialogues.
Ce qui rend vraiment Shuten Order fascinant, c’est ce système d’enquêtes. Après le prologue qui vous laisse à peine reprendre votre souffle, on vous propose un choix : qui est votre coupable potentiel parmi les cinq ministres de l’Ordre Shuten ?

Vous pouvez d’abord vous intéresser à Kishiru Inugami, le ministre de la Justice. Capable de faire éclater une vérité au détour d’une réplique absurde, il est aussi connu pour ses excès, parfois chimiques. Ou bien plonger dans l’univers clinique de Yugen Ushitora, ministre de la Santé. Dirigeant d’hôpital méticuleux, il impressionne par son sens maladif du détail. Mais derrière ce masque froid se cache une faiblesse inattendue : un attachement presque excessif à sa jeune sœur. Si la logique et la technologie vous attirent, Teko Ion, ministre des Sciences. Brillant, mais inaccessible, il impose le respect autant qu’il glace l’ambiance. Honoka Kokushikan, ministre de l’Éducation préfère se taire. Toujours dissimulée, elle donne l’impression de tirer les ficelles dans l’ombre. Enfin, vous pouvez vous frotter à Manji Fushicho, ministre de la Sécurité, traque les dissidents. Elle dit vouloir la paix, mais l’impose à coups de menaces.
Dans la pratique, Shuten Order fonctionne avant tout comme un roman visuel à embranchements. L’écran de départ vous donne accès aux cinq chapitres. Chacun se joue différemment.
Le Ministère de la Justice se présente comme un jeu d’enquête à la Ace Attorney : vous recueillez des indices, interrogez des témoins et mettez en perspective les éléments du crime. À certains moments clés, des mots apparaissent en surbrillance et vous devez cliquer sur les affirmations incorrectes pour débloquer des preuves — un système de clash assez proche de celui de la saga Danganronpa. Une fois tous les indices réunis, vous devez reconstituer le scénario du meurtre dans un ultime puzzle d’assemblage de faits.

Le Ministère de la Santé est comme un escape game. Le jeu vous enferme dans des pièces closes et vous demande de trouver la sortie en résolvant des casse-têtes. En réalité, ces énigmes restent très basiques : il s’agit le plus souvent d’aligner des blocs, relier des points ou résoudre des petits puzzles. Seul le tout dernier défi de ce chapitre nécessite réellement de réfléchir. En dehors de ces rares puzzles, le gameplay se limite à cliquer dans un décor pour progresser.

La route du Ministère des Sciences adopte un format narratif multi-perspective. Vous changez régulièrement de personnage et suivez plusieurs points de vue parallèles, au moyen d’un système d’arbre narratif. Ce chapitre ressemble à un roman interactif où vous devez prendre les bonnes décisions pour que l’histoire avance sans faire d’erreurs. En pratique, tout reste assez strictement linéaire : si vous choisissez mal, c’est un Game Over immédiat ou un embranchement qui clôt prématurément la route. On notera la présence d’un petit organigramme qui signale vos mauvais choix et vous aide à revenir en arrière, mais l’ensemble n’est pas plus dynamique qu’une lecture de roman.

Le Ministère de l’Éducation se présente comme un jeu de drague. Rei y fréquente trois prétendantes à tour de rôle : vous devez gérer vos rendez-vous, répondre à des dialogues et utiliser une jauge d’affection pour chaque personnage. Les personnages sont introduits un par un, et une fois qu’une jeune fille est conquise, on passe à la suivante. Les mécanismes de séduction sont anecdotiques : en quelques clics on atteint le score maximal. Ce chapitre est le plus court et le moins complexe : il sert surtout à explorer les interactions personnelles de Rei, mais sans véritable défi.

Enfin, le Ministère de la Sécurité est la partie la plus axée action et horreur. Cette section bascule en vue 3D : on contrôle Rei dans des couloirs, traquée par un monstre. Le gameplay consiste à collecter des objets-clés, activer des dialogues et surtout à fuir un adversaire capable de vous rattraper. L’idée rappelle les jeux de survie : vous devez vous cacher et courir dans un environnement angoissant. En pratique, ce segment est relativement court et répétitif.

Si le concept de cinq jeux en un est spectaculaire sur le papier, il laisse un goût mitigé en jeu. Chaque section est assez courte (comptez environ dix heures pour finir l’une d’elles) et dominée par le texte. Le gameplay demeure souvent anecdotique : la plupart du temps, on lit et on clique pour avancer.
L’un des points forts de Shuten Order est sa direction, résolument audacieuse. Le character design a été confié à Simadoriru (Danganronpa, Rain Code, AI: The Somnium Files...), Et ça se voit, les habitués des jeux Too Kyo Games ne seront pas dépaysés. Les teintes sont vives et saturées avec des compositions très graphiques. On ne passe pas cinq minutes sans qu’une nouvelle illustration de personnage ou de décor vienne égayer l’écran. Les visuels de Shuten Order s’apparentent à des vignettes animées : ils surgissent fréquemment pour ponctuer la narration. Cette bande dessinée interactive marche à merveille : les arrière-plans passant des néons criards d’un centre-ville aux recoins sombres et délabrés d’un laboratoire, en fonction du chapitre.

Côté sonore, l’ambiance est également soignée. La bande originale est signée Masafumi Takada ( RE : Danganronpa, Rain Code, AI: The Somnium Files...), encore une fois, c'est très bon comme d'habitude. Les morceaux oscillent entre des chœurs graves et des boucles de piano inquiétantes de quoi donner des couleurs aux ambiances inquiétantes. Notons tout de même que le jeu est intégralement en japonais pour les voix et anglais à l'écrit. Difficile pour un francophone aux petites connaissances anglaise d'apprécier le titre correctement.

Pour conclure, l’expérience globale reste mémorable pour peu qu’on adhère à sa proposition de départ. Les amateurs de récits tordus, de décors stylés et de rebondissements auront de quoi s’amuser à démêler les cinq intrigues et à découvrir le fin mot de l’histoire. En fin de compte, Shuten Order brille par son originalité et son ambiance, même si cette ambition frôle parfois l’hyperactivité (faut avoir le cerveau bien accroché). C’est un titre qui séduira les curieux prêts à avaler plusieurs chapitres d’une traite, mais il exigera de fermer les yeux sur quelques maladresses et stéréotypes forcés dont Too Kyo Games a le secret...
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Shuten Order
- Date de sortie (Japon) : 05/09/2025
- Date de sortie (Europe) : 05/09/2025
- Développeur : Too kyo Games
- Éditeur : Spike Chunsoft
- Genres : Visual Novel
- Consoles : Switch, PC
- Scénario 60%
- Technique 80%
- Gameplay 70%
- Plaisir 70%
- Cinq styles de jeu.
- Scénario sombre et accrocheur au début.
- Direction artistique fouillée.
- La bande-son de Masafumi Takada.
- Gameplay trop simpliste par moments.
- Progression assez linéaire.
- Pas de version française, traduction anglaise inégale.
- Problèmes techniques sur Switch (aliasing, chargements).




