Il faut être légitime pour parler de JRPG. C’est souvent ce que j’entends, ce que je lis quand je suis sur les réseaux. Pourtant, une personne de bon sens, qui n’est autre que l’illustre Alexandre Astier, a dit : « Changez, vous n’avez qu’une vie, on ne va pas vous en remettre une autre derrière… » Pourquoi est-ce que je cite l’auteur, le comédien, le réalisateur ? Parce que faire, c’est avant tout ce qui m’anime, ce qui m’a fait sortir de mon abominable routine. Il n’y a aucune légitimité dans le fait de faire. On peut faire mal ou bien, être médiocre ou bon : l’essentiel, c’est de créer. Parfois, ce sont de petits mots sur un papier, des bricolages à la maison. L’univers est vaste et chaque action y trouve sa main. Ma main a trouvé la sienne, après des années d’errance et de vices. Écrire, pour qui ? Pourquoi ? Juste pour être libre…
Lorsque j’ai rencontré le JRPG, j’avais douze ans. Pokémon Bleu. La Game Boy, pas la mienne, celle d’un camarade de classe venu passer l’après-midi chez mes parents. Je me souviens encore de l’odeur du café italien, du tiramisu trop sucré, et de cette musique qui n’a pas eu besoin de cinq minutes pour me renverser. La liberté, celle que je convoitais, pleinement disponible sur un écran de quelques centimètres de côté. L’écran verdâtre, et pourtant, des couleurs apparaissaient. La découverte, les chemins entre les villes, si minimalistes, et pourtant si familiers. Ce rêve d’aventure devenu réalité. Je ne connaissais pas encore Pikachu et toute la ribambelle de monstres qui l’accompagnaient. Les combats au tour par tour… mais quelle révélation. Marcher, explorer, tomber, recommencer, apprendre sans qu’on vous juge, avancer sans que le monde ne vous réclame autre chose que votre curiosité. À douze ans, on ne formule pas cela ainsi. On ressent, c’est tout. Mais moi, je crois que j’ai compris ce jour-là qu’un univers pouvait tenir dans le creux des mains et vous offrir malgré tout un sentiment d’infini. Ce n’était qu’un jeu, diront certains. Pour moi, c’était déjà bien plus que ça. Et puis douze ans de silence…

Quand j’ai repris contact avec le JRPG, j’avais vingt-quatre ans. Après quelques excès, mon diplôme de développeur en poche, je découvrais enfin le pouvoir de l’argent. Tout ce que j’avais laissé de côté par manque de moyens refit surface. Je pus m’offrir une Nintendo DS blanche, et je repris mon histoire d’amour avec le genre. D’abord, Dragon Quest VI. Il y avait dans ce retour quelque chose de profond, plus ancien, comme une part de moi-même que j’étais allé rechercher sans le savoir. Les années avaient passé, les envies avaient changé, la vie avait déjà commencé à user un peu l’élan, mais il suffisait de quelques heures, d’une musique, d’un village, d’un combat, pour que tout remonte. Comme une sensation de continuité, presque de fidélité, entre celui que j’avais été et celui que j’essayais de devenir. Je crois même que c’est à ce moment-là que j’ai compris ce que le JRPG représentait vraiment pour moi.

Pourtant, j’étais seul, je ne parcourais pas les forums, je n’achetais pas les magazines, je découvrais simplement ces mondes faits de pixels. Pourquoi est-ce que je vous raconte tout ça ? Simplement parce que le genre m’a tellement touché que j’ai eu envie de partager tout ce qu’il m’a apporté. À chaque nouvelle sortie, à chaque annonce, un sentiment nouveau apparaissait. Était-ce une envie compulsive de collectionner ? Je ne le pense pas. Juste une envie de vivre de nouvelles aventures, de prendre part à la découverte. Combien de bottes ai-je enfilées, combien de boss ai-je décimés ? Je ne saurais trop le dire. Tout ce que je sais, c’est que l’écran n’était jamais assez grand pour contenir tout cet imaginaire. Combien d’auteurs, d’artistes, de développeurs, de scénaristes, autant de personnes qui s’unissent pour du divertissement… C’est que, peut-être, ce n’en est pas réellement. Partager, c’est faire, faire, c’est partager. Il y a six ans, à quelques semaines près, je décidai de développer un site internet. Comme si, naturellement, mon apprentissage allait servir à construire le média que vous connaissez aujourd’hui. Les premiers contacts presse, les premiers tests en avant-première, entrevoir l’envers du décor, un peu, tout cela a donné une autre épaisseur à cette passion que je croyais déjà connaître. Il s’agissait de regarder autrement, d’écouter mieux, de comprendre ce que des équipes entières essayaient de transmettre à travers une œuvre. Je n’ai jamais vu là une consécration. Encore moins une validation tombée du ciel. Juste une continuité. Une façon plus concrète de rendre au genre une part de ce qu’il m’avait donné pendant toutes ces années.
Et puis il y avait quelque chose de très simple dans cette démarche. Écrire sur le JRPG, c’était ouvrir une porte, tendre un fil, essayer de mettre des mots honnêtes sur des émotions qui, souvent, débordaient le simple cadre du jeu vidéo. Car au fond, c’est peut-être cela que je cherche encore aujourd’hui. Non pas défendre une posture, ni prouver une quelconque légitimité, mais rester au plus près de cette secousse première. Celle qui fait qu’un jeu vous attrape, vous accompagne, puis finit par laisser une trace durable en vous. Si JRPGFR existe, c’est parce qu’un jour, un enfant a tenu une Game Boy entre ses mains, puis qu’un homme, des années plus tard, a décidé qu’il était temps de répondre à cet appel.
J’ai toujours aimé écrire, et ce, de mille manières et pour mille raisons, mais jamais je n’ai ressenti autant de passion que pour ce pseudo sous-genre. Le JRPG est riche, plus que certains ne veulent bien l’avouer. Il y a d’abord l’histoire, le cheminement, les rencontres et les liens. Des personnages comme Cloud, des déchirures comme Aerith. Des êtres pleins de doutes comme Bibi, porteurs de vraies émotions humaines. Des grands frères comme Yuri Lowell, cyniques mais au grand cœur, des femmes fatales et fortes comme Shionne, alliant une froideur apparente à une vulnérabilité profonde. Il y a aussi des âmes brisées comme Nier, avançant dans un monde qui semble avoir renoncé depuis longtemps à toute forme de justice. Des figures silencieuses comme Crono, capables de tout dire sans presque jamais parler. Des jeunes femmes comme Yuna, portant sur leurs épaules une douceur immense et une tragédie que peu sauraient endurer. Des êtres écartelés comme Velvet, consumés par la rage au point d’en faire une manière d’exister. Des présences plus discrètes, mais tout aussi marquantes, comme Estelle, dont la bonté n’a rien de naïf, ou Aigis, qui cherche dans sa mécanique une vérité profondément humaine. Il y a des héros solaires comme Ichiban Kasuga, des âmes blessées comme Fei Fong Wong, des êtres en fuite comme Luca de Lunar, et d’autres encore, trop nombreux pour être contenus dans une seule mémoire.

C’est peut-être là, au fond, que le JRPG me touche autant. Dans cette capacité à faire naître des visages qui vous collent comme une vieille tache de café que les meilleures lessives peinent à faire partir. Des personnages qui tombent, doutent, aiment, se trompent, espèrent encore quand tout semble déjà perdu. On les suit pour leurs combats, bien sûr, pour leurs quêtes, leurs victoires, leurs chutes, mais surtout pour ce qu’ils laissent derrière eux. Une phrase, un regard, une absence, parfois une blessure. Et à force de les croiser, de grandir avec eux, on finit par comprendre qu’ils peuplent finalement aussi une part de nous-mêmes.
— Pardon, le texte est léger, il survole, c’est l’émotion qui parle. Revenons au point important de ce texte, la légitimité.
J’ai souvent ressenti une part d’imposture quant au fait de faire, quant au fait d’écrire sur le genre. Est-ce parce que je n’ai pas un palmarès aussi grand que ceux qui me lisent ? Est-ce parce que j’ai en moi un trop-plein d’incertitudes ? C’est drôle à dire, mais je n’en sais rien. Vous savez, écrire, c’est avant tout se libérer, c’est entrer dans une relation directe avec la personne qui lira vos mots. C’est une responsabilité ô combien gigantesque, si bien que, parfois, la peur jaillit, tout simplement. Un combat entre mes démons intérieurs et mon humilité, entre la force qui m’anime et mes propres angoisses. Dans un JRPG, j’ai trouvé un exutoire pour tout cela, les systèmes.
Les systèmes ? Mécaniques, affrontements, enfin tout ce que vous voulez. J’aime cette manière qu’a le JRPG de faire exister une aventure par ses règles, par sa progression, par tout ce qu’il met entre les mains du joueur pour lui donner le sentiment d’apprendre quelque chose. Le tour par tour de Dragon Quest, l’ATB de Final Fantasy, les jobs de Final Fantasy V, de Bravely Default ou d’Octopath Traveler, le Sphérier de Final Fantasy X, les Press Turn de Shin Megami Tensei.

Derrière ces noms, il y a des heures à chercher, à comprendre, à essayer, à se tromper — se tromper beaucoup —, puis à trouver enfin ce qui fonctionne. Il y a un rapport presque intime avec la construction d’une équipe, avec le choix d’une compétence, avec la satisfaction de voir une stratégie prendre forme. Je pouvais enfin matérialiser mes démons personnels et les vaincre, manette en main. Vider mon esprit, le temps d’un instant, de toutes ces voix insécurisantes. C’est bête de croire qu’un jeu vidéo peut être thérapeutique, je vous assure bien du contraire. Le jeu vidéo — et en particulier le JRPG — m’a permis d’amoindrir, sans l’effacer, mon trouble de l’attention. Depuis mon plus jeune âge, je n’ai jamais pu suivre un film, lire un livre, sans qu’un papillon passant, aussi insignifiant soit-il, ne me fasse décrocher.
Pourtant, le JRPG, lui, y arrivait. Beaucoup d’informations, de texte, de mécaniques, d’histoires et de liens. Quand le gameplay sert l’histoire, quand l’histoire sert le gameplay. C’est aussi pour ça que le JRPG me marque autant. Dans Pokémon, le Pokédex introduit l’aventure. On observe, on capture, on remplit, on apprend. Cette logique donne du poids à l’idée même du voyage. Dans Final Fantasy VII, les matérias se matérialisent directement dans l’univers. Cette énergie que l’on équipe, que l’on échange, que l’on combine, vient du monde lui-même, de sa vie, de sa blessure. Le système, au même titre que son récit, fait partie du même univers inextinguible. Dans Ni no Kuni II, les Mousses participent à la construction du royaume. On les recrute, on les utilise et pourtant, leur existence naît d’une simple quête. Là encore, ce que l’on fait manette en main rejoint exactement ce que le jeu raconte.

Je pense aussi à Persona. Les liens sociaux prennent du temps, demandent de l’attention, et ils ont une place concrète dans la progression. Apprendre à connaître les autres, sortir avec eux, les écouter, tout cela nourrit directement la force des Personae. Le système dit la même chose que l’histoire. Dans Xenoblade Chronicles, les visions de Shulk donnent une forme jouable à son rapport au futur. Dans Dark Chronicle, bâtir une ville morceau par morceau donne au joueur une place active dans la reconstruction du monde. La reconstruction, on y participe.

C’est ce genre de lien que j’aime. Quand une mécanique a du sens. Quand une idée de scénario continue dans le gameplay. Quand un menu, une collection, une ressource, une base à construire, une relation à entretenir, prolongent réellement ce que le jeu cherche à transmettre. À ce moment-là, j’entre dans sa logique — et ça me fait un bien fou. Le JRPG, ce sont des liens qui reviennent sans cesse, des arborescences qui remplissent nos petites têtes, ne laissant plus de place à l’anxiété. C’est aussi pour cela que j’y vois une richesse que beaucoup réduisent trop vite. Parce qu’il ne suffit pas d’y lire un récit ou d’y suivre des personnages. Il faut aussi regarder comment tout cela tient ensemble.
— Je savais comment commencer ce texte, mais je ne sais pas comment le terminer. Ah oui ! La légitimité. En réalité, je m’en fiche…
Quand je disais, en début de texte : « Juste pour être libre… », je ne pointais pas la liberté dans une œuvre vidéoludique, ni dans le monde physique, mais bien la paix mentale, ce moment où l’hyperfocus nous fait perdre pied et où le monde réel devient un peu flou sur les contours de notre champ de vision. Certains appellent ça l’immersion, personnellement, je préfère le terme de méditation . Ce moment durant lequel rien ne peut vous atteindre, où il se fait silence dans le monde réel et où le virtuel prend toute la place. Une fois la manette posée, le bruit revient un peu, l’évier qui compte ses gouttes, les voitures qui passent, mais au fond de nous demeure cette sensation de plénitude, on peut le dire, une sorte d’effet secondaire lié à la méditation. J’en ai besoin, ça m’a aidé à avancer, ça m’aide à produire… À faire !
Bien sûr, il existe tellement d’autres passions : le sport, la lecture, le cinéma, l’écriture, le jeu de société, le manga, l’animé… Pourtant, aucun d’eux n’arrive, pour moi, ne serait-ce qu’à la plante du pied du JRPG. Alors, qu’attendez-vous ? Peut-être que ça ne vous touchera que peu, peut-être passerez-vous votre chemin, mais si le bois prend le feu, vous me remercierez demain…
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