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Derrière la fenêtre — Chapitre 6 — Pokémon

Il y avait du monde, ce soir-là. Plus que prévu. Beaucoup plus. Des visages inconnus, des voix basses, des silhouettes penchées sur des téléphones ou des 3DS, tous agglutinés dans le gymnase transformé. Des gens venus d’autres lycées, d’autres quartiers, parfois même d’autres villes — attirés par un simple post sur les réseaux, une rumeur devenue promesse. Certains avaient traversé une heure de bus avec leur console dans un sac à dos, d’autres s’étaient fait déposer à la hâte par des parents mi-agacés, mi-inquiets, garés en warning devant l’entrée. Il y avait les habitués, ceux qui s’étaient inscrits les premiers, et ceux qui s’étaient ramenés au dernier moment, comme des parieurs de dernière minute. Il y avait des groupes, des duos, des clans soudés par un nom sur un sweat customisé ou une private joke griffonnée au marqueur sur la coque de leur console. Il y avait aussi des solitaires, casque vissé sur les oreilles, l’air de venir pour régler des comptes — avec eux-mêmes ou avec la populace, difficile à dire. Des vétérans. Des profils fatigués, plus âgés parfois, en hoodie noir, les yeux éteints mais les gestes précis. Des gars qui respiraient le « j’ai tout vu mon gars ! ». Et il y avait moi. En fond de salle. Casque autour du cou, cœur en pointillé.

Cette grande salle ne ressemblait plus à ce qu'elle était — devenue autre chose. Une métamorphose lente et méthodique. Les lignes blanches et rouges du sol, vestiges d’un passé sportif, avaient disparu sous un enchevêtement de câbles, de multiprises et de sacs ouverts comme des entrailles. Des tables pliantes, mal ajustées, couinaient sous le poids des écrans. Certaines étaient bancales, stabilisées avec des bouchons de bouteilles, des feuilles pliées, ou même des paquets de mouchoirs vides. Les paniers de basket avaient été repliés, les murs nus trahissaient encore la peinture écaillée et les affichettes de sécurité. Mais l’espace, lui, n’était plus le même. Il vibrait d’un autre souffle. Un langage d’impulsions électriques et de nerfs tendus.

Plus rien ne sentait le sport. Il n’y avait plus de traces de magnésie ou de sol nettoyé à la javel. L’odeur maintenant, c’était celle du plastique chaud, de la sueur sèche sur des t-shirts trop portés, des effluves chimiques des boissons énergisantes alignées comme des potions modernes. Une alchimie corporelle collante et tenace. Les spots suspendus au plafond avaient été recouverts de gélatines ou orientés vers les murs pour éviter l’éblouissement. Ce n’était plus de la lumière : c’était une lueur, un voile jaune sale qui baignait l’ensemble, mélange de LED fatiguées et d’ampoules hésitantes.

On se serait cru dans une cathédrale low-tech. Un sanctuaire païen dédié aux dresseurs de monstres. Un monastère de pixels, de stratégie et de rage contenue. Les écrans brillaient comme des vitraux, les visages se penchaient comme pour prier, absorbés dans une concentration qui frôlait la transe. Comme si chaque joueur portait avec lui un petit orage intérieur grandissant, prêt à éclater au moment précis où la victoire se dessinerait sur l’écran.

Les joueurs parlaient peu. Pas besoin. Les mots, ici, pesaient lourd. Ils gênaient plus qu’ils ne reliaient. Les regards suffisaient. Un hochement de tête, un haussement d’épaules, un soupir étouffé — tout cela formait un langage parallèle ô combien universel. Ce n’était pas de la froideur, non. C’était de la concentration. Une forme d’accord tacite entre ceux qui savaient. Tout le monde venait chercher la même chose : la montée d’adrénaline quand on prend le dessus, le frisson d’une affinité élémentaire parfaitement exploitée, le vertige délicieux de la domination fugace. C’était un sport mental. Mais surtout, c’était un moyen d'afficher, le temps d'un instant au public, toute notre puissance.

Le tournoi n’avait rien d’officiel. Pas de sponsors tape-à-l’œil, pas de trophée en plastique sous une cloche de verre. Peut-être une carte cadeau, quelques goodies banals, une poignée de stickers brillants qui finiraient collés sur des coques de téléphone ou des livres de cours. Mais ce n’était pas ça, l’enjeu. Jamais. Ce qui comptait, c’était d’être vu, au moins une fois. D’être reconnu, même brièvement, par des gens qui parlent avec les mêmes codes. La même passion. Se faire un nom, même s’il n’était qu’un pseudo. Devenir, pour quelques instants, ce joueur dont on parle à la pause, celui dont on dit : « Tu l’as vu, lui ? Il est pas comme les autres ! ».

C’était peut-être puéril, peut-être tragique. Mais pour certains d’entre nous, ce tournoi, c’était tout. Une scène, un miroir, une sortie de secours. Une façon de dire : « Je suis là. Regardez-moi. » Et même si personne ne répondait, même si les regards glissaient ailleurs après quelques minutes, ce moment, lui, fut magique.

Je m'étais inscrit presque sans y penser. Une affiche dans le hall du lycée, cornée, scotchée de travers sur le tableau d’affichage. Un QR code griffonné en bas. « Tournoi Pokémon ». J'avais scanné machinalement, sans grande conviction, juste parce que mes doigts avaient besoin de faire quelque chose. Le formulaire en ligne était simple, presque impersonnel : pseudo, équipe, Over Used. Pas de photo, pas de justification. Juste une entrée discrète. Une poignée de clics, et c'était fait.

Et puis, les jours ont commencé à tourner autour de cette date. Je m'étais surpris à y penser chaque soir. Pas comme à un événement qu’on attend avec excitation, non. Plutôt comme à une balise. Un point fixe dans la brume. Un repère nécessaire.

Le premier affrontement fut simple, rapide, chirurgical. Je me suis levé sans un mot. Pas de cris, pas de sourire. Ce n'était pas mon genre. Le public n’avait pas vraiment suivi, pas encore. Les regards ne s’attardaient pas. Chacun dans sa bulle. Certains notaient les scores, d’autres ajustaient leur casque, ou échangeaient des stratégies à voix basse, comme des espions de guerre froide. J'avais gagné, oui. Mais ici, la victoire n'était pas un exploit. C'était juste le ticket pour continuer.

Deuxième match. Plus serré. L'adversaire était un stratège. Un joueur avec un build orienté sur la distortion. Il misait tout sur cette tactique, inversant les vitesses comme s’il écrivait les règles à l’envers. Diancie, Lugulabre, Cresselia... des Pokémons lents, mais redoutables quand le monde bascule. On a tourné l’un autour de l’autre pendant plusieurs minutes, analysant chaque move. Aucun coup n’était donné sans une réflexion préalable. Les attaques se succédaient, et je devais constamment adapter ma tactique. Une concentration totale. Je me sentais à la fois serein et pris dans un tourbillon. C'était étrange, cette paix intérieure. Pas de stress. Pas d’anxiété. Juste… une maîtrise totale du moment. La victoire est arrivée sans que je comprenne vraiment comment. Mais je l’ai sentie. Et ça m’a fait du bien.

Au fil des heures, les noms des autres joueurs s’effaçaient. Seuls leurs gestes restaient.

Mais au milieu du tournoi, entre deux matchs, quelque chose a changé. Ça a commencé sans prévenir. Une sensation d’étau dans la poitrine. Comme si l’air s’était épaissi d’un coup. Mon cœur s’est mis à battre trop vite, trop puissamment. Mes mains tremblaient. Pas beaucoup, mais juste assez pour que je ne puisse plus ignorer le corps. Il y avait du bruit partout, des visages que je ne reconnaissais pas, des écrans qui clignotaient. Trop de stimuli.

Je me suis replié contre un mur, derrière une rangée de chaises pliantes. J’ai retiré mon casque. Fermé les yeux. Inspiré. Expiré. Tenté de me souvenir que j'étais là par choix. Que personne ne me jugeait. Que ce n’était qu’un jeu. Mais la panique, elle, ne comprenait pas la logique. Elle montait comme une marée. Des images parasites revenaient. La chambre vide. Les mois sans mots. La peur de disparaître à nouveau.

Il m’a fallu du temps pour revenir. Pour sentir mes jambes solides, mes mains stables. J’ai bu une gorgée d’eau tiède. Regardé l’arène d’un œil neuf. Et puis j’ai remis mon casque. J’ai marché jusqu’à ma table. Lentement. Comme si chaque pas servait à refermer un peu plus la faille.

Les tours se succédaient. J'étais toujours là.

Autour de moi, les visages changeaient. Les spectateurs aussi. Certains ne jouaient pas, ils regardaient seulement. Les filles étaient rares, mais pas absentes. Il y en avait une, en particulier, que j’avais remarquée sans vraiment la voir. Elle ne parlait à personne. Restait debout, bras croisés. Des cheveux clairs, attachés. Une capuche rabattue la moitié du temps. Je l’avais aperçue deux ou trois fois, toujours entre deux matchs, toujours au fond de la salle. Elle me donnait une drôle de sensation, mais je n’y pensais pas plus que ça.

Je continuais d’avancer.

Un duel m'a marqué. L'avant-dernier. L'adversaire jouait un build ultra-rapide, basé sur un Pokémon Vol, agile, vif. J'ai failli perdre. Mon cœur battait dans mes doigts. J'ai senti ma vue se rétrécir. Pendant quelques secondes, j'étais redevenu fragile. Comme avant. Comme les jours où je restais cloîtré dans ma chambre. Mais je m'étais relevé. Une parade parfaite, un contre bien placé. Il est tombé.

J'ai respiré. Pour la première fois de la soirée, j'ai regardé autour de moi.

Il ne restait plus grand monde. Les éliminés avaient commencé à quitter la salle. D'autres traînaient encore, autour des écrans restés allumés, comme s'ils ne savaient pas quoi faire d'eux-mêmes maintenant. Les organisateurs m'ont fait signe. Dernier match. La finale. Station numéro 1.

Je me suis assis. Le temps de connecter ma console. Ajusté mon casque. Mon cœur était calme.

L'écran s'alluma.

Le pseudo de mon adversaire : BlueWitch.

Jamais entendu parler. Pas de clan. Aucun historique visible. Juste un nom gris, lisse, comme un voile. Je n'ai pas eu le temps de voir la personne en face de moi. Le poste était séparé par une cloison en plastique opaque, mal fixée. Tout ce que je voyais, c'était l'ombre d'une silhouette, dos courbé, concentrée. Rien d'autre.

Le combat commença.

C'était un duel étrange. Pas rapide. Pas lent. Un rythme irrégulier. Des attaques inattendues, des feintes intelligentes, des arrêts soudains. J'avais l'impression de me battre contre un miroir brisé. Chaque geste me semblait familier. Mais en même temps... différent. Comme si quelqu'un me connaissait par cœur, et jouait avec ça.

Mes monstres tombaient comme des feuilles.

Chaque échange était un coup d'archet sur un nerf. Je n'avais jamais ressenti ça. Ce n'était pas un combat. C'était une danse. Une conversation muette entre deux absents.

Le combat dura plus longtemps que tous les autres.

Et, à la fin — je ne sais pas comment — je perdis.

Pas avec honte. Pas avec colère. Juste... une fatigue immense. Une paix sale.

Je posai ma manette. Me levai. La silhouette, de l'autre côté, restait immobile. Puis elle se leva, elle aussi.

Je fis le tour, lentement. Et c'est là que je la vis.

Elle était là, debout, sweat baissée, sa machine encore en main.

Elle leva les yeux. Et me regarda.

C'était elle.

Kuro
Kuro

✅ Créateur du média

✅ Amateur de culture pop, JRPG et retrogaming

✅ À l'âge de 38 ans, mon JRPG préféré demeure Chrono Trigger !

💔 RIP Akira Toriyama, tu resteras à jamais dans nos coeurs...

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