Fondé en 1984, l’éditeur japonais Kemco — Kotobuki Engineering & Manufacturing Co. — a traversé plusieurs âges du jeu vidéo sans jamais connaître de gloire retentissante. Au temps de la Famicom, il portait des jeux d’aventure occidentaux comme Shadowgate ou Déjà Vu, et publiait quelques titres originaux modestes. Sa série la plus connue restera Top Gear, un jeu de course développé par un studio anglais, loin des blockbusters de Nintendo ou Square Enix. Contrairement à nombre de ses contemporains des années 1980, Kemco n’a jamais possédé de franchise vedette lui assurant une large fanbase. Cette absence de hit maison aurait pu lui être fatale, mais l’entreprise a su se réinventer dans les années 2000 en embrassant un nouveau marché : celui du jeu mobile.
Dès l’ère des téléphones portables à clapet puis avec l’avènement des smartphones, Kemco déplace son activité vers les applications mobiles. Le studio installe son siège à Hiroshima, loin des centres névralgiques de l’industrie tokyoïte, et se lance dans la production frénétique de jeux de rôle japonais sur téléphone. Ses RPG — jeux de rôle aux codes inspirés des Final Fantasy et Dragon Quest des années 90 — trouvent un nouveau public sur iOS et Android. À partir des années 2010, Kemco devient ainsi principalement connu pour son imposant catalogue de JRPG mobiles. Cette stratégie de niche, misant sur la nostalgie pixelisée et la portabilité, lui permet de survivre alors que d’autres petits éditeurs historiques disparaissent. « One thing you have to hand to Kemco: it’s a survivor », résume avec malice le site Siliconera (il faut reconnaître une chose à Kemco : c’est un survivant).
Kemco — Une production à la chaîne, un RPG par mois
Ce qui distingue surtout Kemco, c’est le rythme industriel de sa production. L’éditeur a mis en place un véritable pipeline de JRPG à petit budget, avec l’ambition affichée de sortir presque un nouveau titre par mois. « Nous avons plusieurs lignes de développement parallèles pour pouvoir publier un jeu presque chaque mois », explique Matteo Conti, responsable international chez Kemco. Pour tenir un tel calendrier, Kemco ne travaille pas seul : il s’appuie sur un réseau de petits studios partenaires spécialisés. Parmi les plus prolifiques figurent EXE-Create et Hit-Point, aux côtés d’équipes comme Rideon, WorldWideSoftware ou plus récemment des studios indés repérés lors d’événements dédiés. Cette organisation en sous-traitance permet d’accélérer les cycles : « Le temps de développement est court – de six mois à un an – et nous menons plusieurs projets de front », détaille Matteo Conti. Chaque studio apporte sa touche, mais tous utilisent des outils communs optimisés au fil des années pour faciliter les portages multi-plateformes.

Kemco assume pleinement cette cadence hors norme dans l’industrie vidéoludique contemporaine. Là où les éditeurs traditionnels privilégient les suivis de jeu sur la durée, la société d’Hiroshima adopte la stratégie inverse. « Quand les autres sortent un nouveau titre et le soutiennent pendant un an ou plus, nos “mises à jour” à nous prennent la forme de… nouveaux jeux », affirme Masaomi Kurokawa, directeur général de Kemco. Plutôt que d’ajouter du contenu téléchargeable à une même base, Kemco préfère publier un épisode inédit, vendu séparément, comme une extension de l’expérience globale qu’offre le catalogue de la marque. Cette philosophie du renouvellement constant est devenue l’épine dorsale de son modèle économique.
Les chiffres donnent le vertige : depuis 2018, Kemco sort environ dix jeux par an. En 2023, l’éditeur a célébré la sortie de son 50e titre sur Xbox, une performance rendue possible par ce flux continu de JRPG. L’entreprise se félicite d’avoir mis en place « un système capable de sortir des RPG tous les mois ». Un tel volume de production dans un genre aussi chronophage que le jeu de rôle est sans équivalent chez les concurrents. À titre de comparaison, Square Enix ou Bandai Namco publient en moyenne quelques RPG par an, et même les studios indépendants les plus actifs restent loin d’une telle cadence. Kemco a donc créé sa propre catégorie : celle du JRPG à la chaîne, produit vite, vendu peu cher, consommé rapidement.
Des JRPG au rabais, calibrés et nostalgiques ?
Que valent ces jeux sortis à un rythme effréné ? La plupart des RPG estampillés Kemco affichent un air de déjà-vu prononcé. Univers médiévaux-fantastiques génériques, cristaux magiques à réunir, jeunes héros amnésiques ou vengeurs… Les scénarios recyclent sans complexe les tropes classiques du JRPG. « C’est un Kemco, donc attendez-vous à une histoire digne d’une série Z et à une réalisation minimaliste », prévient d’emblée un test du site Digitally Downloaded. Techniquement, beaucoup de titres utilisent une 2D pixellisée rappelant l’ère 16-bit — un charme rétro assumé – ou des graphismes 3D rudimentaires. Les interfaces, systèmes de combat tour par tour et autres designs ont tendance à se répéter d’un jeu à l’autre, surtout lorsqu’ils proviennent du même développeur partenaire.
EXE-Create, par exemple, a signé une bonne partie des RPG mobile de Kemco depuis deux décennies. « Si vous imaginez un JRPG typique de Kemco, vous visualisez probablement un jeu d’EXE-Create », note Siliconera. Le studio maîtrise une formule rôdée, au point que « leurs jeux finissent par tous se ressembler quand on en a fait quelques-uns ». Même constat du côté d’Hit-Point, autre allié de longue date — qu’on connaît par ailleurs pour le jeu mobile Neko Atsume. Hit-Point se montre parfois plus ambitieux ou original, mais les résultats varient énormément et il n’est pas rare que leurs RPG se contentent du minimum syndical, tout en restant étrangement relaxants. Cette uniformité a un revers : après deux ou trois aventures Kemco, le joueur averti peut éprouver un certain ennui, avec l’impression de consommer les calories vides du jeu de rôle japonais.

Sur mobile, nombre de titres Kemco étaient initialement proposés en free-to-play, avec des microtransactions non-intrusives. Un modèle fréquent consistait à offrir le jeu gratuitement avec la possibilité d’acheter des points in-game servant à débloquer donjons bonus ou objets augmentant les statistiques. Ces contenus payants restaient optionnels pour finir l’histoire, mais ils pouvaient faciliter la progression ou prolonger la durée de vie. Lors du portage sur consoles, où les jeux sont vendus à prix fixe, ces mécanismes sont généralement désactivés ou convertis en bonus à débloquer via des succès et quêtes annexes. Si l’absence de microtransactions est appréciable, elle laisse parfois entrevoir le déséquilibre inhérent à des titres pensés à l’origine pour le P2W. Sur les forums, certains joueurs regrettent que la suppression du modèle F2P laisse un vide dans le gameplay, avec un challenge nivelé vers le bas et une progression un peu trop facile. En effet, la plupart de ces RPG dépassent rarement 15 heures de durée de vie et offrent une difficulté très modérée, conçue pour ne pas frustrer le joueur sur une expérience courte. Comme le reconnaît volontiers Kemco, « nous n’avons pas de titres qui demandent des dizaines d’heures de jeu », l’idée étant de viser ceux qui veulent « un RPG à jouer sur leur temps libre », sans s’investir dans une épopée au long cours.
Malgré ces limites, tout n’est pas à jeter dans le catalogue pléthorique de l’éditeur. Occasionnellement, Kemco publie des œuvres sortant du lot, qu’il s’agisse d’expérimentations de gameplay ou de scénarios plus soignés. En 2019, le thriller narratif Raging Loop — un roman visuel horrifique développé en interne — a surpris par sa qualité d’écriture et a obtenu d’excellents retours critiques, au point d’être localisé en Occident et porté sur Switch et PS4. D’autres titres tirent leur épingle du jeu : Marenian Tavern Story propose par exemple un savant mélange de gestion et de RPG façon Atelier, tandis que Blacksmith of the Sand Kingdom, du studio Rideon, intègre une dimension crafting bienvenue. Raging Bytes, un RPG zombie scénarisé par le vétéran Jiro Ishii (428: Shibuya Scramble, Sakura Wars 2019) et sorti en 2023, témoigne aussi de la capacité de Kemco à tenter des projets un peu différents avec des partenaires de renom. Mais dans l’ensemble, ces exceptions confirment la règle d’une production calibrée pour les nostalgiques peu exigeants.

Kemco et ses Compilations Switch : quatre JRPG pour le prix d’un
L’une des initiatives de Kemco ces dernières années est la commercialisation de compilations de ses JRPG sur consoles — en particulier sur Nintendo Switch. À partir de 2019, l’éditeur a lancé la collection KEMCO RPG Selection, des volumes regroupant chacun quatre de ses jeux précédemment sortis en numérique. Ces compilations sont d’abord apparues au Japon et en Asie en édition physique, chaque volume est un pack thématique de quatre aventures. Par exemple, le Vol.1 sur Switch rassemble Asdivine Hearts, Revenant Saga, Antiquia Lost et Dragon Sinker: Descendants of Legend, quatre RPG rétro réalisés par EXE-Create. Le Vol.4 inclut des titres signés Hit-Point comme Chronus Arc ou Legend of the Tetrarchs. Plus récemment, le Vol.8 propose Monster Viator, Crystal Ortha, Armed Emeth et Justice Chronicles, tandis que le Vol.9 sorti en mars de cette année embarque Asdivine Saga, Ghost Sync, Sword of Elpisia et Ambition Record.
Jusqu’ici destinées au marché asiatique, ces compilations connaissent un certain succès auprès des collectionneurs et des joueurs en quête de versions physiques. Kemco met en avant « la rentabilité et le meilleur rapport qualité-prix de chaque collection par rapport à l’achat individuel des quatre jeux en téléchargement ». En effet, vendu aux environs de 30 à 40 €, un volume permet de découvrir plusieurs JRPG pour un tarif modique — un argument de poids pour des jeux qui, pris isolément en dématérialisé, tournent autour de 12-15 € l’unité.
Un positionnement unique dans l’industrie vidéoludique
Aujourd’hui, Kemco occupe une place à part dans le paysage vidéoludique. À l’opposé des studios AAA qui investissent des budgets colossaux sur un seul RPG pendant 5 ans, la société japonaise fait le pari de la quantité et de la longévité de son catalogue. En ce sens, son modèle évoque celui d’un éditeur de romans de gare ou d’une plateforme de streaming : toujours fournir du contenu frais à un public avide, au risque de sacrifier l’originalité sur l’autel de la routine. Là où la plupart des JRPG actuels cherchent l’innovation ou la surenchère technologique pour se démarquer, Kemco mise sur le retrogaming et la répétition rassurante d’une formule que l'on pense éprouvée. Ce positionnement lui vaut certes des quolibets, mais lui assure aussi une sorte de monopole sur le segment des JRPG low-cost nostalgiques, un créneau dont elle est quasiment la seule occupante à échelle industrielle.
L’entreprise semble en tout cas satisfaite de ses résultats. À l’aube de ses 40 ans, Kemco continue d’étoffer son offre de manière exponentielle. « Nous allons sortir de plus en plus de nouveaux RPG à l’avenir… Dans un futur pas si lointain, nous aurons dépassé les 100 jeux sortis, et nous ferons de notre mieux pour ne pas être à court d’idées d’ici là », projette Matteo Conti. Le défi pour Kemco sera de renouveler suffisamment ses recettes pour éviter la lassitude totale de son audience, tout en conservant l’efficacité de sa production en série. Sur ce point, la récente démarche d’éditer des développeurs indépendants extérieurs, repérés pour leurs projets originaux, est encourageante. En élargissant légèrement son spectre créatif, Kemco pourrait conquérir de nouveaux adeptes sans perdre ses habitués.
Au final, la success story discrète de Kemco illustre qu’il existe plusieurs manières de prospérer dans l’industrie vidéoludique actuelle. Longtemps perçu comme un vestige du passé, Kemco a su se rendre indispensable à un petit public qui, lui, ne manque jamais un rendez-vous avec ces modestes héros de pixels. Et tant qu’il y aura des nostalgiques en mal d’aventures classiques à l’ancienne, l’atelier Kemco tournera, imperturbable, ajoutant chaque mois une nouvelle pierre — même petite — à l’édifice du JRPG.
Sources :
- Siliconera — Top 5 Best Kemco JRPGs
- Xbox Wire — Interview de Kemco (Masaomi Kurokawa, Matteo Conti)
- Digitally Downloaded —Review: Legend of Ixtona
- Digitally Downloaded — Kemco reviews
- Talking-Time.net — KEMCO made a lot of RPGs…
- Kemco Games — Communiqué KEMCO RPG Selection Vol.1 & Vol.8
- Kemco Games — Communiqué KEMCO RPG Selection Vol.2 & Vol.9
- Nintendo Everything — Kemco RPG Selection Vol.1




